19:11 Écrit par Sadileck dans fichObar : articles sur les bars | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : paris, bar, restaurant, salon de thé, montmartre
6 rue Lamarck
75018 Paris
Tel : 01 42 62 49 18
Accès (google maps)
Attention, Chez Yin n’accepte pas la carte bancaire !
Fiche technique
Terrasse : oui
Wifi : non (« Non ! Même pas d’ordinateur ! »)
Concert : oui, piano avec Jimmy tous les mercredis et samedis soirs
Expo : oui, une par mois
Fermeture annuelle : 2 jours avant et après Noël.
34 couverts, deux salles
Apéritifs
Cocktail chinois : 4€
Martini rouge ou blanc : 4€
Pastis : 4€
Whisky : 5€
Kir : 4€
Vin de litchee : 4€
Vins
Rouge :
Bordeaux, chapelle de Barbe : 16€
Brouilly M. Descombes : 19€
Beaujolais village M. Descombes : 16€
Côtes du Rhône M. Descombes : 14€
Saumur, Château de Berry vieilles vignes : 18€
Blanc :
Saint Véran M. Descombes : 19€
Saumur, Château de Berry : 18€
Rosé
Côtes de Provence, Domaine des Bastides : 16€
Pichet : Rouge, Blanc, Rosé :
¼ : 4€
½ : 8€
Bière : Tsin Tao (bière chinoise) : 4€
Sans alcool :
½ Badoit ou Evian : 4€
Coca-Cola : 4€
Jus de fruits : 4€
Café ou déca : 2€
Thés :
Thé Oolong Tikunanyin (Fujian) : 4€
Thé vert (Yunnan) : 4€
Thé Pu’er (Yunnan) : 4€
Thé fumé lapsang souchong : 4€
Thé jasmin ou gingembre : 4€
Thé vert à la menthe fraîche (mode cantonaise) : 4€
Thé Darjeeling ou Ceylan : 4€
Infusion de chrysanthème : 4€
Les plats :
Fondues chinoise (prix pour deux personnes) :
- viandes : émincé de bœuf et poulet : 32€
- fruits de mer : crevettes, poisson, calamar, st jacques : 34€
- mixte : viandes et fruits de mer : 33€
Les fondues sont servies avec légumes, tofu et vermicelles.
La carte : Entrée + plat + dessert : 16€
Entrées :
Raviolis aux crevettes : 5€
Bouchées aux crevettes : 5€
Croissant aux et viandes : 5€
Salade exotique : 5€
Potage du jour : 5€
Nems : 6€
Pâté de navet poêlé (Lopako) : 6€
Plats :
Poulet à la vapeur (sauce gingembre) : 11€
Poulet croustillant 10€
Travers de porc laqué : 11€
Bœuf à la vapeur (légèrement piquant) : 12€
Crevettes à la vapeur : 12€
Filet de poisson à la vapeur (mode cantonaise) : 11€
Plat du jour :10€
Sont toujours proposés : 1 plat sauté ou 1 plat mijoté.
Tous les plats sont servis avec un riz nature ou cantonais.
Dessert :
Brioche à la crème de lotus : 4€
Boule de riz gluant à la noix de coco : 4€
Quatre-quart chinois à la vapeur : 4€
Litchees au sirop : 3€
Nougat chinois : 3€
Gingembre ou kumquat confit : 3€
Glaces (2 boules) : 4€
Précipitez-vous !
19:06 Écrit par Sadileck dans infObar : fiches techniques | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : chez yin, montmartre, thé, restaurant
196 Rue du Faubourg Saint Antoine
75012 Paris
Tel : 01 43 72 11 18
Accès (google maps)
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A la Liberté, quand je demande, le soir du 28 juillet 2008, si je peux faire un article pour le barOmètre, le patron, Hadi, me lance :
- Oui, avec plaisir. Bienvenue en enfer, Chérie Bibi !
Cela ne me décourage pas, au contraire. J’aime bien Chéri Bibi (qui est une création du romancier Gaston Leroux, connu aussi pour ses célèbres Rouletabille et le Fantôme de l’Opéra) ; Chéri Bibi fut un forçat à l’épopée fort sombre et, j’oserai dire que pour moi, parfois, l’écriture est un vrai bagne, une cellule d’isolement, un cachot, un sale mitard, un gnouf pourri où je me cogne la tête contre les murs. Passons…
Le bar fut ouvert sous la Commune de Paris. Hadi, patron de l’endroit avec sa femme Karine, n’est pas peu fier de s’inscrire dans ce passé populaire prestigieux.
- Ici, c’était la porte de Paris, c’était une cantine de travailleurs. Les gens venaient s’exprimer, chacun pouvait parler. On essaye de garder ça…
Je ne saurai pas grand chose sur Hadi qui, s’il s’exprime aisément sur l’Histoire de France et celle de son bar, n’est guère prolixe dès qu’il s’agit de son passé ou sa vie privée.
- Ce que je faisais avant ? Je ne faisais pas ça… J’ai découvert le métier ici.
Il n’est pas dans mes habitudes d’insister. Même sous couvert d’écriture, on ne pas embêter les gens ou les mettre mal à l’aise. Surtout pas dans un endroit qui s’appelle La Liberté.
D’ailleurs, je croiserai-là beaucoup de gens extrêmement discrets. Comme Moïse : tous les clients m’ont dit qu’il était un grand habitué, qu’il serait une source incroyable d’informations pour mon article. Seulement… Moïse n’a pas voulu me parler. Il était triste et ça se voyait… Quelques gars, de temps à autre, lui tapaient sur l’épaule, comme pour le soutenir.
Hadi me parle de son équipe, huit personnes au total.
- Il y a 7 mecs, plus Karine. Un juif et un musulman pratiquants, le reste c’est des athées. Ici on se mélange. Chez les clients, il y a tous les milieux sociaux. Moi, je tiens beaucoup à ça. On ne veut pas de ghetto. Par exemple, s’il y a dix « rebeux » en terrasse et de la musique « rebeu », je mets ACDC. C’est comme ça. Celui qui n’est pas ouvert d’esprit, il s’en va.
J’observe la clientèle. Un monsieur d’âge mûr, au comptoir, a les chaussures, le t-shirt et le menton maculés de tâches de peinture. C’est certainement un ouvrier du bâtiment. Un tout jeune homme, aux traits remarquablement fins, feuillette un livre dont je n’arrive pas à voir la couverture. Une jeune femme brune explique qu’elle part en tournée avec la chanteuse Camille. Un des serveurs me fait un gentil sourire. J’ai oublié son prénom. C’est un garçon qui a visiblement un goût prononcé pour l’Espagne : en me voyant discuter avec Hadi, il m’a lancé un énergique :
- Hola Chica !
Mais, quand je lui ai répondu dans la langue de Cervantès, il n’a rien compris du tout. Hadi m’a fait un clin d’œil :
- Il ne parle pas espagnol. On a tous cinq ou six rôles de composition, ici…
Le serveur met Paco Di Lucia en fonds sonore, frappe dans ses mains comme un expert du flamenco et lance des « Olé ! » tout à fait probants.
- C’est un génie de la musique, ce mec-là, un Dieu !
Puis il lance à l’un de ses collègues :
- Ce soir on se mange des gambas à « la plancha », ça te dis ?
- Tu parles ! Tu les as eues où ?
- Chez les chinois dans le 13ème. 10 euros le paquet !
- Décortiquées ?
- Non, mais, elles se décortiquent toutes seules !
Hadi sourit.
- Le soir on cuisine entre nous. Le midi c’est pour les clients. La bouffe est bonne. Et copieuse. Mon cuisto fait de vraies assiettes. Les clients ressortent, ils n’ont plus faim.
Il est certain qu’à Paris, dans certains restaurants, il y a comme un goût de trop peu. Dommage, on ne peut pas se risquer à dénoncer les endroits qui abusent, sous peine de se faire attaquer en justice. Pourtant il y en a quelques-uns qui mériteraient de se faire alpaguer par le barOmètre ! Attrait : nul ! Température : sous le zéro ! Et ceci, notamment près des grands sites touristiques. Par exemple, on peut se faire arnaquer très bien près de la Tour Eiffel, avec une assiette de nouilles collées où se battent trois minuscules crevettes surgelées, le tout arrosé d’une piquette infâme et glacée, pour 20 euros. Sans le dessert, sans le cawa. Et je ne parle pas de l’amabilité des serveurs, ni de la tenue de l’établissement. Une honte, franchement…
Enfin, j’en reviens à un endroit digne d’intérêt, La Liberté. Je demande à Hadi de me parler de la programmation musicale et des expos.
- Pour la zic, on prend les gens qui composent eux-mêmes, pas ceux qui font des reprises ; les reprises, ça saoule. On ne fait pas de concert l’été pour respecter le voisinage, vu qu’on vit tous les fenêtres ouvertes. Pour les expos, on en fait deux par mois.
J’ai pris des photos des réalisations d’un peintre breton, un certain Kumener, ou Quemener, je ne sais plus, qu’il me pardonne si j’écorche son nom… (Et s’il me trouve sur la Toile, qu’il se signale !)
Hadi hésite, ne sait pas très bien quoi ajouter sur La Liberté… Et puis, il doit me laisser pour aller travailler. Notre entretien fut donc des plus courts... Je le rassure :
- Pas de souci : je vais rester un moment, comme ça je verrai par moi-même.
Je reste assise seule, dans ce café ou je n’ai aucune habitude, avec en moi quelque chose qui m’inquiète. Suis-je dans un mauvais jour ? Vais-je ne pas réussir à parler aux gens ? Aïe, aïe, aïe… Allez Sadileck, allez ! Cette maudite timidité qui me gagne parfois, elle m’agace, elle m’agace ! Allez, soit je me tire, soit j’insiste. Je ne peux pas me tirer : je n’ai pas assez de matière pour un article. Les serveurs s’activent et parlent entre eux, je n’ose pas les déranger…
La vérité, c’est qu’être loin du jardin de mon doux père malade, être loin des sécateurs, des binettes, des râteaux, loin des soucis, des scintigraphies, des scanners, des estimations d’espérance de vie et des boites de médicaments, être à Paris, dans un bistrot pour le barOmètre, me culpabilise beaucoup.
Inspiration… Expiration... Pas de panique… J’entends au comptoir des bribes de conversation. Des clients essayent de remonter le moral de Moïse :
- Faut pas désespérer, jamais. Faut être au bon endroit, au bon moment, avec les bonnes personnes.
Ça en fait des conditions ! Ils ont tous l’air d’accord. De quoi parlent-ils ? Je prends le conseil pour moi : Mais oui je vais écrire, je vais être publiée, je vais aimer, je vais vivre !
En terrasse, je repère une dame à qui j’aurai envie de parler. Je la regarde. Je voudrai me lever, lui offrir un verre. Tout est difficile. A force de se sentir observée, elle fronce un peu les sourcils dans ma direction. Zou, je me lève, j’y vais. Et puis non, je me dégonfle et file m’enfermer aux toilettes. Les graffitis foisonnent sur les murs. En m’aspergeant d’eau le visage, je m’attarde sur celui-ci :
- « Faut-il attendre d’être malade pour aller mieux ? »
Je vais sortir de ces chiottes et aller voir la dame. Je vais sortir de ces chiottes et aller voir la dame ! Je-vais-sortir-de-ces-chiottes-et-aller-voir-la-dame !
Et j’ose, finalement, je fonce vers elle et lui demande :
- Je fais un article sur le bar, vous venez souvent ? Vous voudriez bien répondre à mes questions ?
Au début, comme Moïse, elle refuse. Quelle moue elle me fait ! Comme si l’idée de discuter avec moi la dégoûtait ! Je retourne m’asseoir à mon point de départ, en me disant tristement que là, vraiment, ce n’est pas mon jour de chance. Mais la vie est pleine de surprises. La dame, finalement, me rejoint.
C’est un premier pas. Je me lève et lui propose un verre qu’elle refuse :
- Je ne bois plus. J’ai été alcoolique.
Nous discutons debout, ce qui n’est pas des plus commode pour prendre des notes. Je vais l’apprivoiser tout doucement. Mon choix était bon. Cette femme connaît La Liberté depuis plus de vingt ans.
- Avant Hadi et Karine, il y avait Bruno. Ici, ça reste simple, on demande son verre au comptoir, on ne fait pas de chichis, on voit des concerts. C’est bien placé, pile entre la Bastille et la Nation. Il y a de tout ici. Mais passé une certaine heure, ce ne serait pas forcément fréquentable pour vous.
Cette dernière remarque m’étonne et je lui demande de s’en expliquer.
- Et bien vous n’êtes pas le genre à traîner ici la nuit, c’est un peu la faune, certains soirs… Vous n’êtes pas le genre à vous faire emballer par un vieux type ou à tomber enceinte du premier venu.
- Ah ?
- Et bien oui, on sent ces choses-là. Moi, je le sens. J’ai été enseignante. C’est pas votre monde, ici.
- Ah ?
Je reconnais que je me vexe un peu. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Mon monde ?
- Allons, y’a pas photo ! Vous n’êtes pas larguée, vous n’êtes pas à la dèche ! Vous avez la tête sur les épaules ! Et cette petite chemise et ce petit pantalon impeccable ! Vous êtes pomponnée, vous avez les cheveux propres… Le soir, ici, il y a de tout et pas mal de gens en galère. Prenez Moïse ! Il morfle. Vous, vous avez des blessures à l’âme, sans doute… Peut-être même des profondes…
Je jure que je morfle.
- Mais vous n’êtes pas abandonnée, vous avez une famille, des liens, des projets, vous écrivez. Croyez-moi, dans la vie, c’est énorme.
Elle a raison, Henriette. Je l’appelle Henriette, ce n’est pas son véritable prénom, mais c’est à cause d’Henri Michaux, dont elle va beaucoup parler. Elle est prévenue et se reconnaîtra. J’espère même qu’elle me laissera un petit commentaire…
- Bouh, je ne sais même pas ce que c’est un blog ! J’ai 66 ans !
J’ai vraiment bien fait d’aller vers Henriette. Peu à peu, son visage s’est ouvert. Elle a cessé de se méfier et accepte l’Expresso et les cigarettes que je lui offre. Nous nous installons en terrasse. Il y a une vieille dame incroyable qui passe, avec une béquille qui fait un petit bruit traînant, tic, tic, toujours le même. Elle est coiffée d’un chapeau improbable. Je la prends en photo tout en ayant très peur de sa réaction. 
Henriette me demande :
- C’est quoi votre prénom ?
- Aurélie.
- Vous avez voyagé, Aurélie ?
- Oui…
- Et bien vous avez du voir de la misère noire, dans certains coins ?
- Oui, en Inde, notamment.
- Et bien, de la misère noire, il y en a ici, à Paris, sous vos fenêtres. La preuve, cette dame…
Je le savais déjà…
- Moi j’ai voyagé beaucoup. Même trop.
- On peut donc trop voyager ?
- Oui. Mieux vaut travailler, surtout pour votre génération. Moi, ça m’a fait perdre un peu la tête, trop de rêves…
- On peut donc avoir trop de rêves ?
- Oui ! Moi, ça ne m’a pas réussi. Je suis tombé amoureuse d’un immigré Irlandais aux Etats-Unis. Pour rester avec lui, je suis allée au Canada chercher un visa. Le Canada, c’était tout de même moins dangereux que le Mexique pour une fille seule. Et bien… J’ai terminé SDF à Montréal en plein hiver. Et je n’ai jamais revu mon Irlandais. Encore aujourd’hui, j’aimerai bien avoir de ses nouvelles…
- Alors, qu’est-ce qui vous fait encore rêver ?
- Vous savez, il arrive un moment où plus grand-chose ne fait rêver…
- Vous êtes drôlement désabusée.
- Oui… Enseignante, j’étais, mais pas titulaire, volante, remplaçante. Ça, ça casse les gens. Un jour à Paris, le lendemain à Melun, le surlendemain à Orsay… Je n’avais le temps de rien, je me suis mise à boire. J’étais dans les bars à des heures de pas d’heures… Et puis je suis partie avec l’Alliance Française.
A des heures de pas d’heures…Ça ferait une belle accroche pour une chanson, un poème.
- N’y allez pas trop, vous, dans les bars. Suivez donc mon conseil, Aurélie… Faites pas comme moi.
- Je bois surtout du café, vous savez…
- Tant mieux ! Vous vivrez vieille !
Nous sommes interrompues par une petite femme, une cliente d’une cinquantaine d’années environ, très bronzée, qui vient embrasser Henriette. Celle-ci s’exclame :
- Tiens, Joëlle ! Qu’est-ce que tu deviens ?
- Bah tu vois, je suis pas morte ! Regarde : œil droit, œil gauche, main droite, main gauche ! Tout marche, pleine forme !
- Où étais-tu ?
- A Saint-Raphaël ! Là-bas, ils sont viciés mais ils respirent bien. Ici, c’est le contraire ! Qu’est-ce qu’on respire mal à Paris !
Joëlle est visiblement un phénomène et une petite célébrité locale. De nombreux habitués viennent l’entourer. Je n’ai pas le temps de tout noter et surtout j’en suis empêchée car je ris, comme tous ceux qui se massent autour d’elle. Son accent parisien est à couper au couteau.
- Ils se font chier comme des rats crevés à Saint-Raphaël ! Ils ont rien d’autre à foutre qu’à balancer des trucs sur les rails, pour que les trains soyent en retard, pour faire chier le peuple !
Soudain Joëlle m’aperçoit tentant de prendre des notes et me demande sérieusement :
- Vous êtes notre écrivain maudit ?
- Oui, si on veut…
- N’allez pas vous couper l’oreille !
Elle se trompe en faisant allusion à Van Gogh. Je le lui signale gentiment, Vincent Van Gogh était peintre et non pas écrivain.
Joëlle se frappe le front :
- Ah oui, je me suis gourée de support !
Elle fait rire les clients, toujours plus nombreux auprès d’elle. Et la voilà qui commence le récit de ses vacances, notamment la visite de Notre Dame de La Garde à Marseille. C’est proprement irrésistible.
- Je parle à des mécréants ! Y’en a pas beaucoup qui fréquentent les lieux de cultes, ici ! Vous connaissez la mortification, la contrition ? Moi j’en ai appris des mots pendant mes vacances cette année ! Ils se fouettaient, les mecs ! Pour arriver plus vite au Paradis soit disant ! Tu parles ! Le train de 19h02 il était à la bourre !
Je regrette de ne pas pouvoir rendre de façon plus vivante la gouaille exceptionnelle de Joëlle. Une caméra eut été formidable.
Mais la voilà accaparée à la table voisine par un client aux cheveux et aux cils blancs, un albinos, et je reprends ma paisible conversation avec Henriette.
- Alors, ça ne vous a pas sauvé l’Alliance Française ?
- C’est moi qui ai sauvé quelqu’un ! A Montréal, j’ai sauvé un homme des flammes, dans un hôtel de dernière catégorie. Il avait foutu le feu à son vieux matelas en laine. Vous comprendrez vraiment quelque chose quand vous aurez sauvé quelqu’un, Aurélie.
Et bien ça m’est arrivé, justement. Je lui explique que j’ai ramassé au vol un jeune homme qui se faisait courser et taper dessus à coups de battes de baseball, sur le périphérique. Il essayait d’arrêter les voitures. Les gens se bouclaient dans leurs autos, les motos l’évitaient… Il était perdu et complètement sanguinolent. Je l'ai vu prendre un mauvais coup dans le dos et parvenir à se dégager. J’ai ouvert la porte arrière de mon véhicule et crié :
- Viens par là !
Il a sauté à plat ventre, comme dans les films. On a démarré avec la portière ouverte. Ses pieds dépassaient à l’extérieur. Henriette me félicite.
- C’était courageux.
- Je n’ai pas réfléchis… J’ai eu peur, mais après. J’ai tremblé longtemps. J’ai vomi, aussi. Et puis j’ai fait des cauchemars un moment !
- Il faudrait quand même vous endurcir… Ou vous éviter ce genre d’aventures…
Certes. Je poursuis :
- J’ai sauvé le garçon, mais je me suis fait explosée la voiture ! Une barramine aiguisée m’est passée à « ça » du crâne et s’est plantée dans le tableau de bord ! Après, j’ai passé l’après-midi au poste, à expliquer à des policiers dubitatifs que je ne connaissais ni le jeune homme, ni ses nombreux poursuivants.
Joëlle, qui nous avait écouté d’une oreille, a fait alors une nouvelle sortie :
- Hé, vous autres ! Fantastique ! On a deux héroïnes à côté !
On re-raconte les histoires à la ronde. Henriette les flammes, moi la barramine et les battes de baseball. Et chacun a une anecdote plus impressionnante à dire. Puis, Joëlle reprend son tête-à-tête avec son ami albinos et Henriette et moi nous lançons dans une conversation sur Henri Michaux.
- C’est mon psychanalyste qui me l’a fait connaître. Je crois que j’ai toujours eu un psychanalyste… Ma mère était dépressive, elle nous isolait de tout. J’en ai vu des psys ! Je ne les aimais pas… Mais celui-là, je l’estime beaucoup. C’est lui qui m’a aidé, pour l’Irlandais. J’en étais folle de celui-là… Mais il était homosexuel, peut-être seulement bisexuel. On désire toujours ce qu’on ne peut pas avoir… J’en suis venue à avoir peur de la sexualité, de toute sexualité, même avec les femmes.
Je ne sais pas quoi lui répondre… Je n’ose pas dire ce que je pense, je ne sais pas ce que je pense… J’attends qu’elle poursuive… Henriette s’amuse de moi :
- Je savais bien que vous étiez une timide ! Voyez, moi, je sens les gens. Aurélie, vous êtes timide et un peu coincée.
Timide, certes, mais coincée… Je peux me laisser couper la chique, sur certains sujets, c’est certain.
- Vous aviez peur d’aimer, Henriette ?
- Tout le monde à besoin d’aimer. J’avais peur de souffrir encore.
- Et pourquoi vous aimez tant Michaux ?
- Je ne sais pas… Si, je sais… Mais je ne peux pas l’expliquer avec des mots. Je peux juste dire ses titres et le citer par cœur. "Le voyage n'est pas une femme. Il ne veut pas de la contemplation" ; "En pays jeune, les lendemains vendent des surlendemains."
La petite Joëlle intervient à nouveau :
- Bah dis, t’es bien sérieuse, t’es un rien triste, Henriette ! Moi qui croyais que tu allais danser nue sur les tables !
- Je l’ai déjà fait, mais pas ici…
- Je le sais !
Ça devait être beau, quand Henriette sortait dans les bars « à des heures de pas d’heures »… Là, elle me paraît bien frêle, bien menue, bien usée. Qu’est-ce qui me plaît tant, dans les bars ? La solitude des gens ? Les solitudes qui se rencontrent, qui se croisent, qui s’associent, qui s’annihilent ? La gouaille des uns, la détresse des autres ?
Le ciel s’assombrit, l’orage se prépare, il se fait tard. Henriette me confie que d’avoir parlé lui a plu mais qu’elle se sent fatiguée et désire rentrer.
- J’ai une peur bleue de la foudre, je ne veux pas voir ça.
Joëlle, quant à elle, s’exclame :
- Le grain qu’on va se prendre ! J’adore l’orage !
Ces deux là prennent décidemment la vie bien différemment… Henriette se lève, met sa veste et me dit :
- Vous devriez faire les recensements dans le quartier, Aurélie. Là, vous en auriez des choses à raconter. Allez, je vous laisse. Je vous aime bien. Bon courage ! Et j’essaierai d’aller sur votre globe.
Blog, globe… Salut à vous, Henriette… Elle s’éloigne, seule, silhouette lente et fragile au milieu des passants solides qui se pressent pour échapper au grain. La Liberté, agitée, bondée, vivante, frémissante, continue sans elle. Moi aussi je me sens fatiguée. Je me lève, serre la main de Joëlle, salue le triste Moïse et tous les habitués… Je jette un œil à ce ciel noir, vraiment impressionnant, déchiré par de premiers éclairs si bleus et si blancs qu’ils ont l’air artificiels. Le serveur fana d’Espagne et de gambas à la plancha me met une main sur l’épaule :
- Allez, adios, chica !
Adios ! Je ne verrai pas la faune de la nuit, je suis le conseil d’Henriette, je rentre chez moi, dans mon monde, sur mon globe…
Précipitez-vous !
Sadileck
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10:55 Écrit par Sadileck dans fichObar : articles sur les bars | Lien permanent | Commentaires (9) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : paris, bar, sortie, la liberté, la lib
196 Rue du Faubourg Saint Antoine
75012 Paris
Tel : 01 43 72 11 18
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Fiche technique
Ouvert de 9 h à 2 heures du matin, 7j/7
Pas de fermeture annuelle !
Terrasse : oui
Concerts : Oui (sauf l’été)
Expos : Oui (deux par mois)
Prix du café au comptoir : 1€
Prix du café en salle : 1€
Prix du demi au comptoir : 2€
Prix du demi en salle : 2€
Restauration le midi uniquement : 2 plats chauds, 1plat froid
Plat chaud ou froid : 9€
Formule : Plat + 1 café : 10€
Dessert : 3€
Tartines :
Tartine chèvre chaud : 5.50€
Tartine chèvre chaud et jambon de pays : 6.50€
Croque Monsieur : 6.50€
Les vins : (Soit 12cl, soit à la bouteille)
Rouge :
(12 cl)
Faugères 2006 : 2.50€
Minervois 2005 : 2€
Côtes de Blaye : 2€
Vieux Planty 2005 : 2.50€
Morgon 2006 : 2.50€
Brouilly domaine Sothier 2006 : 2.50€
Rouge à la bouteille : 15€
Blanc :
(12 cl)
Edelzwicker Henry Fuch 2004 : 2.20€
Chardonnay (Bourgogne) : 3.50€
Muscadet, domaine du Haut Planty 2004 : 2.50€
Chablis : 3.50€
Blanc bouteille : 15€ sauf Chablis 21€
Rosé :
(12 cl)
Cabernet : 2.20€
Champagne : 25€
Kir : 2.30€
Mojito : 5€
Jus de fruits nature : 2€
Pomme
Pomme-framboise
Abricot
Pèche-raisin
Industriel orange : 2€
Au tableau noir le 28 juillet 2008 :
Sauté de veau à la tomate (9€)
Entrecôte grillée aux herbes (9€)
Salade aux deux fromages (9€)
Crème caramel : 3€
Précipitez-vous !
Sadileck
10:54 Écrit par Sadileck dans infObar : fiches techniques | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : paris, bar, sortie, la liberté, la lib
à Jack, disparu au cours de l'été 2008...
14 rue de Bagnolet
75020 Paris
Tel : 01 40 24 00 99
Accès (google maps)
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Alors là… Alors là ! Il faut y aller, absolument y aller.
Personnellement, je fréquentais assez régulièrement cet endroit il y a cinq, six ans, quand j’habitais à côté du Père Lachaise. Je m’y sentais bien, au Gobe-Lune, j’y ai même écrit quelques textes, c’est un signe. Puis j’ai quitté le quartier (à grands regrets) et j’avais entendu dire que le Gobe-Lune devait déménager. Mais il est toujours là, et bien là, alors je vous le recommande vivement.
Quand j’ai demandé à Jack, le gérant de l’établissement :
- Votre clientèle est surtout composée d’habitués ?
Il m’a répondu :
- Oui, mais vous savez, on s’habitue vite !
Rien n’est moins vrai. En une soirée, j’étais à nouveau accro. Il a fallu que je me fasse violence pour rentrer chez moi.
Le Gobe-Lune, à l’origine, est un manuel (édité en 1953), destiné aux élèves de cours moyens de 1ère et 2ème année. Jack, qui dit avoir pris gout à la lecture et à l’écriture grâce à ce roman scolaire d’André Baruc, s’identifie peut-être un peu au personnage principal, petit garçon si crédule que sa propre mère lui répète : « Tu goberais la lune… »
Une reproduction de la couverture du livre est d’ailleurs encadrée et posée derrière le comptoir, sous une mosaïque dont j’ai oublié de demander par qui elle avait été réalisée… Certainement par un des nombreux artistes qui viennent faire le service ? Parce qu’ils sont nombreux, ceux et celles que Jack appelle ses « associés », à tenir le bar contre un concert ou une exposition !
- C’est le tarif.
Et ça marche ainsi depuis l’ouverture, en 1996. Imaginez que vous pouvez vous faire servir un verre par Alain Leprest, Pierre Henri ou Yvan Dautin ! Ce n’est tout de même pas rien. Et aussi, vous pourrez croiser Pilote « the hot », celui qui a, ni plus ni moins, fait connaître le slam à Paris.
Personnellement, j’aimerai par dessus tout passer commande à Richard Desjardins, dont nous avons, avec Jack, tellement parlé hier soir que le canadien a du en ressentir des sifflements aux oreilles.
- On s’est découvert un point commun !
Nous considérons tous deux ce cousin de la Belle province comme l’un des plus grands poètes actuels. Jack connaît ses textes sur le bout des doigts et les chante avec une voix remarquable.
« Ton dos parfait comme un désert
Quand la tempête a passé sur nos corps
Un grain de d’beauté où j’men vas boire
Moi j’reste là les yeux ouverts
Sur un mystère pendant que toi tu dors
Comme un trésor au fond de la mer
J’suis comme un scaphandre
Au milieu du désert
Qui voudrait comprendre
Avant d’manquer d’air (…) »
Certes, il y a peu de chance que mon souhait se réalise… Mais être servie par Jack, déjà, c’est un vrai grand plaisir.
« J’suis une légende et toi t’es une affaire
J’te donne l’éternité et tu me donnes une bière. »
Au Gobe-Lune, il y a beaucoup d’animations. Tellement que je ne suis pas certaine d’avoir tout bien pris en note.
D’abord, des concerts gratuits tous les vendredis et tous les samedis soirs.
- - On prend tout le monde, tous les groupes qui se présentent, sauf les batteries.
Il ne s’agirait pas, en effet, d’avoir des plaintes pour tapages…
Ensuite, le second samedi de chaque mois, depuis neuf ans, est programmé « le piano qui chante », spectacle musical interactif.
- Le pianiste accompagne les gens. C’est pas comme un karaoké à la noix. Les clients adorent ça, c’est toujours plein.
Il paraît même que certains soirs, une Fabienne se lance dans des improvisations qui font pleurer tout le monde…
Enfin, deux fois par mois, le dimanche, il y a le « Tribunal des Magnifiques ». Sur le principe du « Tribunal des flagrants délires » (émission de radio satirique diffusée sur France Inter de 1980 à 1983, menée par Pierre Desproges et Luis Rego), on installe un juge, un avocat, des jurés. Jack a toujours le rôle du procureur de la République. La « boite à corbeaux » (une simple boite aux lettres accrochée sur un mur, à côté du comptoir), a recueilli pendant quinze jours les idées de ce qu’il fallait passer en jugement. Le sujet choisi et les chefs d’accusation sont diffusés par voie d’affichettes.
- Tout le monde a le droit s’inscrire, à condition de rester dans le thème.
Peuvent alors commencer réquisitoires et plaidoiries, bien moins féroces, cela dit, que ne purent l’être celles de Desproges.
- Ce n’est jamais méchant, parfois même, c’est tendre. On a acquitté des gens…
Au Gobe-Lune, le premier accusé fut… le travail ! (Petite note étymologique à destination des non-latinistes : le mot « travail » vient de "tripalium" instrument composé de trois pieux et utilisé afin de torturer les gens.)
- On a aussi accusé les banques, PPDA, les caméras, le prince charmant, le père Noël…
Tiens, en parlant de Noël : sachez qu’au Gobe-Lune, c’est une fête que l’on célèbre le 14 juillet. Lors de ma visite, le 15, il y avait encore le sapin, tout décoré de boules et de guirlandes.
-
- On guillotine Jésus à une heure du matin.
Je ne comprenais rien. Jack m’a expliqué que le « Jésus » est aussi un saucisson, dans la région de Lyon. A ce moment-là, un client est intervenu :
- Je ne sais plus si c’est Desproges ou Coluche qui disait : « On met des croix au dessus des lits parce que Jésus a été crucifié. T’imagines s’il avait été noyé ? Tu nous vois : on aurait pas l’air con avec un bocal au dessus du lit !»
C’est du Coluche. Tout le monde se marre…
- Et à une heure du mat’, on a tous communié avec une rondelle de sifflard !
Ces réjouissances décalées rendent Jack visiblement très heureux. Il me semble que ce monsieur entraîne son monde, qu’il diffuse sa joie autour de lui.
Comme j’essaie de faire un travail sérieux, de donner à mes lecteurs le maximum d’informations, je me lance sur le terrain des happy hours. Il n’y en a pas, au Gobe-Lune. « Les heures heureuses » m’explique Jack, dans beaucoup de cas, sont un moyen d’arnaquer le fisc. La santé publique, certes, pousser la jeunesse à boire à moindre coût, certes, mais surtout, les arnaques à l’Etat sont la cause de la prochaine suppression des heures heureuses. Effectivement, comment opérer un contrôle efficace basé sur des horaires de consommation ? Comment prouver que les fûts de bières ont été descendus entre telle heure et telle heure ? Jack me conte une expérience faite avec le bar d’en face. Il rit entre ses phrases. Les deux troquets s’étaient mis d’accord pour programmer les happy hours à des heures différentes, en décalé. Résultat : les vases communiquant ! Quand un troquet se remplissait, l’autre se vidait… Le Gobe-Lune, ajoute-il, ce n’est pas une machine à faire du fric. Il en vit, bien sûr. Mais n’étant pas propriétaire des murs, il est régulièrement menacé par une fermeture ou une augmentation de loyer.
- Le proprio, cet endroit, il s’en fout. Il peut avoir un copain à placer n’importe quand… S’il nous ferme, il tue la poule aux œufs d’or, mais il ne s’en rend même pas compte…
L’or, pour Jack, on l’aura compris, ce n’est pas cette monnaie sonnante et trébuchante si chère à son propriétaire.
Un habitué, un balaise fort sympathique, demande à Jack :
- T’es tenté par une belle ?
Il s’agit de jouer aux fléchettes, sur un appareil électronique très moderne qui clignote de partout. Tout en jouant, Jack continue à me parler du Gobe-Lune. Les clients au comptoir n’hésitent pas à mettre leur grain de sel dans la conversation et je prends des notes avec mal, tant les informations affluent. Un jeune homme à ma gauche dit que Jack est l’âme du Gobe-Lune. Je veux bien le croire. Mais celui-ci s’exclame :
- Faut pas charrier !
Pourtant, les habitués ont tous l’air d’accord. Personne ne voudrait du Gobe-Lune sans Jack, ou vice-versa.
Jack fut comédien et régisseur de théâtre. Il m’explique :
- L’idée, c’était de faire un bar qui accueille les gens comme on aimerait l’être quand on est en tournée, loin de chez soi. Parfois, on tombait sur des endroits formidables, on faisait la fête. Mais parfois, on entrait quelque part et tout le monde s’en foutait, c’était triste.
J’ai été si bien accueillie, pour ma part, que j’entamerai volontiers une carrière de comédienne ! Il n’est pas dit, d’ailleurs, que je n’aille pas un de ces quatre aux Gobe-Lune dire un de mes textes… Ma foi, si j’osai ?
Mais la partie continue. Jack râle parce que les fléchettes modernes, ça se plie, ça se tord, ça se débine.
- Faut sans « arrai » les « revissai »… Enfin… Puisque nous sommes à « égalitai »… Nous allons « tirai »…
La gaieté de cet homme m’enchante.
- Nous sommes « passai » à « ailaictronique » mais je crois que je « regraitte » cet achat…
Il m’explique que l’ancien gérant avait laissé un jude box dont il a été obligé de se séparer parce qu’un client passait en boucle « Que je t’aime » de Johnny Halliday.
- - C’est peut-être une belle chanson mais bon, quatre, cinq, six fois de suite, dis !
Epuisant, on n’en doute pas.
L’adversaire de Jack, le balaise fort sympathique, plante toutes ses fléchettes dans le coin gauche de la cible. Quelqu’un demande :
- Il est astigmate ?
Et Jack répond du tac au tac :
- Bah on parlait de Jésus, justement !
Astigmate, les stigmates, je suis pliée. J’aime bien le bonhomme, décidément.
Alors que la partie continue, je m’approche d’une toute petite dame âgée, attablée seule devant un ballon de rouge. Elle mange des morceaux de fromage et de pain qu’elle tire de son cabas. Je lui demande si je peux m’asseoir et lui poser quelques questions… Elle accepte ; je ne vais pas être déçue du voyage.
Elle s’appelle Maria et vient tous les soirs boire un verre avec son dîner.
- Quoi, la demi-baguette et le gruyère, vous n’allez manger que cela ?
- J’irai dormir, c’est aussi bien pour les gens de mon âge.
Cela ne me paraît tout de même pas très copieux. Elle a 84 ans, beaucoup de miettes sur son pull rouge, du répondant et guère envie d’être ménagée. Je démarre doucement.
- Vous habitez le quartier ?
- Bah oui ! A mon âge, je ne ferai pas des kilomètres !
Et vlan. Ça m’apprendra à poser des questions d’imbécile.
- Qu’est-ce que vous venez chercher, au Gobe-Lune ?
- Je viens ici quand je m’emmerde. Heu… Quand je m’ennuie. Je viens ici voir les gens. On s’emmerde, on s’ennuie, quand on est vieux. C’est l’amitié, ici.
Je vois bien qu’en effet, tout le monde est gentil avec Maria. Une grande et belle femme noire, très courtement vêtue, coiffée d’une casquette à motif de damier, entre et salue l’assemblée. On la voyant arriver, Maria me dit :
- Tiens, tiens ! Voilà la belle au bois dormant…
La belle femme noire vient embrasser Maria. Du coup, j’ai droit à deux bises moi aussi. Maria la regarde longuement :
- - Regardez-moi ça si elle est belle ! Un vrai garçon manqué !
La femme s’étonne :
- Vous dites ça à cause de la casquette ? En tout cas, vous, vous êtes bien jolie, Maria, en rouge.
- Oui, le rouge, ça relève le teint. Qu’est-ce que je peux être pâle…
La belle femme noire va prendre en place en terrasse. Je pose une nouvelle question d’imbécile :
- Pourquoi vous l’appelez la belle aux bois dormants ?
- Bouh ! Moi, de toute façon, je suis pour la libération des femmes ! Et puis celle là, elle est bien mignonne. Dans le temps les bonhommes, ils prenaient les femmes pour des servantes, vous savez. Il y en a qui n’avaient pas de sentiments. On se crevait à la tâche.
- Aujourd’hui, vous pensez que c’est mieux pour les femmes ?
- Aujourd’hui… Je ne sais pas… Comment voulez vous que je sache ?
(Imbécile)
- Je ne suis plus jeune, mon mari est mort depuis longtemps. Mais je n’ai jamais voulu me remarier, ah ça, non ! Dès qu’ils boivent, les hommes, ils deviennent comme des bêtes.
- Il buvait, le vôtre ?
- Oh, il ne détestait pas boire un coup avec les copains. Il avait surtout un problème dans sa tête. Je me suis mariée avec lui après la guerre, pour être française. Ça marche plus comme ça, maintenant ! Moi, je suis sicilienne. Ma mère, elle m’a pas aimé, elle m’a foutue à l’orphelinat. Après, elle m’a fait travaillé et elle m’a piqué tout mon pognon. Oh, j’en aurai des choses à raconter, elle est pas jolie-jolie, ma vie. Enfin… Le vin, c’est mauvais pour les hommes, croyez-moi mademoiselle.
Il me semble que ce n’est guère plus bénéfique pour les femmes, mais je ne fais pas la remarque. Elle ajoute :
- Moi je bois un verre en mangeant le soir, et basta.
- C’est sage. Que faisiez-vous dans la vie, Maria ?
- J’ai toujours travaillé.
- Dans quoi vous étiez ?
- Je touche ma retraite de vieillesse, comme tout le monde ! Et vous, c’est pour quoi toutes ces questions, vous êtes journaliste ?
- Ecrivain.
- C’est la gamme au-dessus.
Voilà qui fait plaisir à attendre, la gamme au-dessus ! Comme les voitures, avec l’option climatisation et le toit ouvrant ! Je ne peux pas m’empêcher de sourire.
- Pourquoi vous rigolez ? Vous allez parler de moi ?
- Vous ne voulez pas ?
- Oh, si… Mais moi, je ne veux pas qu’on m’emmerde. Vous m’avez pris en photo ?
- Oui.
- Ça, je ne veux pas. Je suis moche. Qui je vais intéresser ? J’ai passé ma vie tranquille, ce n'est pas pour avoir ma tête dans un canard à mon âge.
Je ne la trouve pas moche du tout. Ma curiosité est piquée parce qu’elle élude certaines de mes questions.
- Vous ne m’avez pas dit ce que vous faisiez dans la vie…
- Ça vous intéresse tant que ça ?
- Mais oui !
- Ah bon. Bon : je travaillais chez Plutex, un fabriquant de vêtements de pluie, rue de Charonne. Il y a longtemps qu’il n’est plus là. J’étais mécanicienne pour les modélistes, c’est moi qui réalisais les prototypes.
Je sens chez elle un certain orgueil. Il fut un temps, c’est vrai, où les gens étaient fiers de leur emploi. Ils se battaient pour travailler moins et gagner pareil. Mais on a tout oublié. La foule se massait dans les rues, défilait noblement, trouvait légitime d’obtenir des congés payés. Vont-ils disparaître ? Le droit de grève à déjà fait son temps, semble-t-il… Passons. Les écrivains ne sont jamais en grève. Ils sont en rade, ils sont obscurs, ils sont ignorés, pourtant, ils travaillent sans relâche.
Mais, je m’éloigne de mon sujet, du Gobe-Lune et de Maria. La vieille dame refuse que je lui offre son ballon de rouge.
- J’ai ma fierté ! Pourquoi vous voulez me payer quoi que soit ?
- Pour vous faire plaisir, pour… parce que vous avez répondu à mes questions…
Elle se lève et paye au comptoir avec de la menue monnaie tirée d’un porte-monnaie éculé. Je crains de l’avoir contrariée, mais elle revient s’asseoir à mes côtés.
- Alors, c’est tout mademoiselle ?
- On continue si vous voulez, dites-moi ce qui vous chante.
- Faut vous mâcher le travail, alors !? Je vais vous dire que j’ai le moral à zéro, voilà ce que je vais vous dire, ma parole ! Mon petit fils, il vivait avec moi. J’ai fait des sacrifices pour lui pendant quinze ans. Il est parti à cause du frère de sa mère, qui est psychologue, un vrai salopard. Faut se méfier des psychologues, surtout quand ils sont pas honnêtes ! Et puis sa mère, à mon petit fils, elle est à moitié dingue. C’est une femme intéressée, elle a rien dans le cœur. Elle a laissé mon fils à moi mourir à l’hôpital. Elle lui a refilé du jambon pourri. Je l’ai vu, moi, le jambon. Mon fils, il faisait plus que trente kilos sur son lit de mort. Il avait quarante ans… Pensez, trente kilos, pour un garçon d’un mètre soixante dix…
Ses yeux se remplissent de larmes. Oh non, non, pas quelqu’un qui pleure, oh non, non, pas faire pleurer les vieilles dames ! Imbécile, Sadileck, imbécile.
-Je ne diffuserai pas votre photo, Maria, ne pleurez pas, je suis bête de vous faire parler de tout ça.
- C’est pas vous qui me faites parler, c’est moi qui parle !
C’est une dame qui devait avoir du cran, dans sa jeunesse.
- Je vais rentrer, tiens, j’ai le cafard !
Je me décompose.
- C’est pas votre faute, allez.
Je me décompose quand même.
- Mon petit fils est parti, c’est un coup dur ! Et puis on a le cafard, quand on est vieux… Vous, vous avez l’avenir devant vous. Mais je vous trouve un petit air triste quand même, parfois.
- Ah ?
- Oui, dans les yeux… Vous avez peut-être une peine de cœur ?
Mon cœur ? Mon cœur. My heart. Mon cœur, il a bien des maux ces derniers temps. My heart is fucking bleeding.
Le bon Jack, à ce moment-là, intervient :
- Une peine de cœur, ça ne dure que deux ans. Moi à cinquante ans, je suis tombé amoureux fou. Je ne croyais pas que c’était possible à cet âge-là. Après la rupture, je pleurais sans arrêt. Mais ça ne dure deux ans.
Et les voilà partis, tous, autour du bar, à causer chagrin d’amour. La partie de fléchette est disputée âprement et les anecdotes sur les déceptions sentimentales sont ponctuées par des réflexions sur les scores et le lancé des joueurs. (Juste, pour les amoureux éconduis et têtus, je recommanderai la lecture d’Ovide, « Remèdes à l’amour », ouvrage écrit exprès pour eux et qui peut aider, qui m’a aidé. Les écrivains rendent des services, ils sont utiles, je n’arrête pas de le répéter.)
Le grand balaise fort sympathique colle au score. Lui, j’espère en reparler parce qu’il ouvrira peut-être un bar, vers St Ouen. Il s’est fait licencier d’une boite de pub américaine après vingt deux ans de bons et loyaux services…
- Avec le minimum légal.
On est peu de chose. Alors on a bien besoin de gober la lune… On a bien besoin de troquets comme celui-ci… Une vraie belle planète.
Dans la tourmente, les rires, les fléchettes, les Jésus, je vois soudain la petite Maria qui reluque les notes que j’ai laissé sur la table. Je vais la voir. Surprise, elle me lance :
- Mais vous écrivez comme un cochon !
On ne me l’avait encore jamais faite, celle-là. Me voilà pliée de rire une fois de plus. Maria n’arrive pas à me relire, elle plisse les yeux. Je la reprends en photo.
- Ah si vous regardez mes notes, Maria, moi je vous prends en photo, il n’y a pas de raison !
Elle s’insurge.
- Ah non, non, faites voir !
Un client s’écrie :
- La main dans le sac, Maria !
Elle est un peu vexée. Comme elle ne comprend rien à l’appareil numérique, je fais semblant d’effacer la photo. Je ne la diffuserai pas, bien sûr, par égard pour elle et pour cette tranquillité à laquelle elle tient tant. Mais je vais la garder, pour sûr.
L’heure tourne… Une voix en moi me dit qu’il faut partir, quitter le bon Jack, Richard Desjardins, les grands balaises, les fléchettes et la petite Maria.
Me croira-t-on si je dis que Jack m’a fait un baise-main au comptoir ? Il y a de la noblesse en lui, mais je n’en doutais pas…
On me croira sans doute davantage si je me dénonce : je n’ai pas osé claquer la bise à la grande et belle femme noire qui se tenait, droite, fière, dans sa minijupe et ses bas à trous, avec sa casquette à damier, sur la terrasse. Pardon, la belle.
J’ai marché jusqu’au métro Alexandre Dumas. Sur le quai, un monsieur assez âgé, avec une sucette dans la bouche, s’est approché :
- C’est vous qui étiez là-bas ?
Le Gobe Lune me suivait. Au milieu de tous les clients, je n’avais pas fait attention à ce monsieur. Je m’en suis voulu. Nous sommes monté dans le même wagon. Il s’est assis loin de moi, par discrétion sans doute, sans cesser de me regarder et de me sourire. J’aurai voulu faire une photo de lui. La sucette, à vrai dire, m’étonnait… Là encore je n’ai pas osé. Il me manque toujours du toupet, en tout. Ses yeux plissés et malins m’ont fait pensé à ceux de mon doux père… Mais tant de choses me font penser à mon doux père, ces derniers temps… Lui, malade, qui me dit :
- Ma fille, que vaut-il mieux ? Qu’un père parte avant ses enfants, ou bien le contraire ?
Il y a des questions, quand même… Vraiment… Franchement… A vous faire chialer votre mère.
Je rendais au monsieur à la sucette, je l’espère, des sourires pareils aux siens. Et je songeais : « C’est peut-être bien lui aussi, l’âme du Gobe Lune… »
Puis je suis descendue à la station Père Lachaise, pour récupérer la ligne 3. J’ai essayé de saluer le monsieur le plus gentiment du monde. Je suis accro à la douceur, moi, accro aux humains.
Alors oui, le Gobe Lune va me suivre longtemps…
Sadileck
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14:01 Écrit par Sadileck dans fichObar : articles sur les bars | Lien permanent | Commentaires (13) | Envoyer cette note | Tags : paris, bar, sortie, restaurant, le gobe lune